Grand angle... sur le transport
Les transporteurs dans le brouillard jusqu'à quand ?
Le secteur du transport et de la logistique au sens large continue de souffrir de la chute généralisée de la demande. Transport routier, ferroviaire, aérien, maritime, l’heure est plus que jamais à la concurrence, à la concentration et à la course au prix. Comment les professionnels du secteur anticipent l’avenir ? Comment se comportent les chargeurs ? Quels sont les secteurs qui s’en sortent mieux ? Y a-t-il quelques signes annonciateurs d’un avenir meilleur ? Enquête.
Taxe kilométrique, taxe carbone, ouverture du cabotage routier aux entreprises des pays d’Europe centrale et Orientale,… n’en jetez plus ! C’en est trop pour une profession déjà mal perçue par l’opinion publique (les camions ça pollue !) et qui subit de plein fouet la crise. Les chiffres de défaillance d’entreprises font froid dans le dos : près de 2000 entreprises mettront la clé sous la porte d’ici la fin de l’année selon la Fédération Nationale des Transports Routiers (FNTR). Après 945 défaillances au premier semestre (+58,29% par rapport au premier semestre 2007), la Fédération s’attend à une nouvelle hausse des dépôts de bilan à partir de ce mois de septembre et une perte de 40 000 emplois sur l’ensemble de l’année. « Au premier semestre, les entreprises ont usé de tous les expédients : diminution des marges, chômage partiel… » explique Nicolas Paulissen, directeur général adjoint de la Fédération. Plus inquiétant encore, les défaillances d’entreprises de taille intermédiaire (+ de 50 salariés) : plus 18,75% par rapport au premier semestre 2008… et plus de 533% par rapport au premier semestre 2007 ! Une tendance qui selon N. Paulissen « confirme la profondeur de la crise après l’élimination des entreprises les plus fragiles et les plus vulnérables dès le choc pétrolier de 2008 ».
“La France a quasiment disparu du transport routier international”
Le transport routier n’en finit plus de panser ses plaies ! Rappelons que le secteur a subi de plein fouet trois chocs successifs ces deux dernières années : « sur les coûts, avec l’explosion du prix du gazole au premier semestre 2008, puis la crise mondiale avec la chute des volumes transportés. Le troisième a été celui sur les prix. En surcapacité, le secteur connaît une concurrence exacerbée entre les différents acteurs qui a naturellement conduit à une pression à la baisse sur des prix toujours au plus bas. La récente autorisation du cabotage routier en France aux compagnies des Pays d’Europe de l’Est (1), n’arrange pas la situation ».
Aujourd’hui, un transporteur polonais est autorisé à faire du Strasbourg-Rennes par exemple. Cette nouvelle concurrence n’aura que peu d’incidence sur les volumes transportés mais accentue la pression sur les prix. Déjà en avril 2009, de très nombreuses entreprises de transport avaient revu leur tarif à la baisse en raison de la réduction d’activité et de l’ouverture du cabotage. « La libéralisation du cabotage en France va augmenter le recours à la sous-traitance, notamment étrangère ».
Certains chargeurs brandissent la menace de travailler en direct avec des transporteurs étrangers si leur prestataire habituel de s’alignait pas sur leur tarif… « Tout cela va à l’encontre des objectifs du Grenelle de l’Environnement. Confrontées à plus de concurrence, comment voulez-vous que les entreprises du pavillon France investissent dans le développement durable ? » s’interroge N. Paulissen à l’heure même où le projet de la SNCF de réduire son activité de “wagons isolés” (lire p. 53) risque de remettre sur la route « un million de poids lourds » selon l’Association des Utilisateurs de Transport de Fret (AUTF). Son porte parole, Philippe Bonnevie, déplore par ailleurs l’abandon par le gouvernement du projet des mega camions de 25,25 mètres qui, grâce à sa capacité d’emport supplémentaire (+50% par rapport à un camion classique) aurait pu réduire le nombre de camions sur certains grands axes. « En France, nous faisons du report modal à l’envers ! » ironise Ph. Bonnevie.
Dans ce contexte, certains professionnels spécialisés (grande distribution, l’alimentaire, voire l’automobile) tirent toutefois leur épingle du jeu, ainsi que ceux qui ont su diversifier leur activité en logistique par exemple.
L’exemple type d’une diversification réussie : Morin Logistic. Ce commissionnaire de transport isérois a misé en 2000 sur la logistique du e-commerce, secteur en plein boom ces dernières années. Aujourd’hui, c’est cette activité qui le tire vers le haut. « Autant sur l’activité logistique du e-commerce, les affaires sont florissantes, nous avons enregistré + 20% de croissance en 2008, et escomptons +15% pour le prochain exercice, autant sur l’activité transport pur, il faut faire le dos rond, tenir le plus longtemps possible et ferrailler dur pour ne pas abandonner ses marchés… » commente le directeur général Christian Morin.
“La course aux prestataires et aux prix existait déjà, elle est beaucoup plus agressive aujourd’hui”
En aérien, le transport de fret continue sa dégringolade, sans que personne ne voie de signes avant coureurs de reprise. Selon l’International Air Transport Association (IATA), le trafic aérien de fret a connu en juillet 2009, avec -11,3%, sa plus faible baisse depuis un an, l’activité cargo ayant chuté de 19,3% sur les sept premiers mois de l’année. Si l’association évoque une « amélioration relative », les taux de remplissage restent en-deçà de leur niveau d’il y a un an. Dans un communiqué, Giovanni Bisignani, directeur général de l’Association confirme que « le chemin vers la reprise sera long et instable. Le secteur demeure en soin intensif… Le léger mieux observé en juillet s’explique par le fait que “les industriels reconstituent leurs stocks” ». La reprise d’une demande durable n’est pas pour demain. Ces prochains mois, « les compagnies auront encore les mêmes priorités : trouver du cash, réduire les coûts et adapter les capacités de transport ». Hormi les compagnies du Moyen-Orient qui s’en sortent bien (+1% de croissance, augmentation des capacités de 16%), les trafics sur les principales zones d’activité se reprennent doucement : -9,5 % en Asie en juillet après une chute de 20,5 % sur l’année écoulée, -16,2 % en Europe (-20 % en juin). Idem pour l’Amérique du Nord (-14, 6 % en juillet après une baisse de 18,6 % en juin et de 21,2 % sur l’année).
En France, le constat est identique. Aux Aéroports de Paris, le trafic de fret était en repli de 16 % pour le mois de juin alors que les plateformes régionales enregistraient en moyenne une baisse de 20%. En juillet, les Aéroports de Lyon ont enregistré un recul de 4% (-7,1 % sur l’année). « Nous n’avons pas plus de visibilité qu’il y a six mois. Pour nous le dernier trimestre a été plutôt positif, mais le mois d’août traditionnellement calme, a été quasiment nul » explique Christophe Cornillaut, directeur régional Grand Est chez UPS France.
Une demande de transport en berne qui accentue la course aux prix, de la part des chargeurs, « ce qui est de bonne guerre » alors que les compagnies cherchent du volume et à préserver, voire à augmenter leur marge. « La course aux prestataires et aux prix existait déjà, elle est beaucoup plus agressive aujourd’hui » résume C. Cornillaut. « Nous ne voyons pas de signe de reprise pour l’instant » observe Philippe Bernand, directeur général des Aéroports de Lyon, « dans le transport aérien, les signes de reprise viendront au dernier moment ». De son côté, le groupe Deutch Post DHL qui a enregistré une baisse de 17,7 % de son chiffre d’affaires au second semestre mais compte sur un résultat d’exploitation de 1,2 Md s pour 2009, « n’anticipe pas de reprise substantielle du commerce mondial au cours des prochains mois ».
En maritime, 10,4 % de la flotte mondiale de transport inoccupée
Mêmes causes, mêmes effets dans le transport maritime. La chute des trafics, surtout sur les lignes régulières Est-ouest, les plus pratiquées, a mis à mal les armateurs engagés dans une course au gigantisme ces dernières années. AP Moller-Maersk annonce une perte de 540 millions USD au cours du premier semestre 2009. Son chiffre d’affaires sur la même période s’est réduit d’un quart (de 30,4 à 22,7 Mds USD). Raison principale : la chute du trafic conteneurisé (- 6 % de trafic Asie Europe au premier semestre, -17% dans le sens inverse) avec des taux de fret en baisse de 46% par rapport à 2008. L’armateur allemand Hapag Lloyd recherche près de 2 milliards pour se remettre à flot… Depuis 18 mois, les compagnies doivent payer des bateaux qui tournent à vide. Après avoir relevé leur taux de fret au 1er avril 2009, elles ajustent donc leur capacité. Les chantiers de démantèlement de navires n’ont jamais aussi bien tourné, les compagnies réduisant leur flotte ( MOL a envoyé 12 navires à la casse en 2009, MSC 20 unités…). Celles qui ont commandé de nouveaux navires ne sont pas pressées de les réceptionner et prient que la demande soit au rendez-vous ! Selon une étude du cabinet Alphaliner, 10,4% de la flotte mondiale serait inoccupée à l’heure actuelle.
Toujours concernant le transport maritime, d’autres sujets qui concernent les chargeurs sur le long terme sont en train de se jouer. Onze mois après la fin des conférences maritimes sur les lignes régulières (18 octobre 2008), les chargeurs prennent peu à peu conscience (du moins les petits) des nouvelles possibilités qui s’offrent à eux, notamment dans la phase contractuelle de leurs engagements avec leur compagnie maritime.
Fin des conférences, Règles de Rotterdam et nouvelles possibilités contractuelles pour les chargeurs
Depuis plusieurs mois, l’AUTF multiplie les réunions d’information auprès de ses adhérents afin de les sensibiliser aux innovations qui s’offrent désormais à eux quant à la rédaction des contrats. « La nouvelle organisation des marchés maritimes rend désormais possible la négociation de tout élément du contrat de transport qui n’est pas imposé par les conventions internationales » explique Ph. Bonnevie, « il est de l’intérêt des chargeurs d’intégrer un certain nombre de clauses juridiques et opérationnelles qui leur permettent de contester les clauses pré-imprimées des connaissements. Ils ne doivent plus se contenter des seules clauses de tarifications mais intégrer des clauses relatives à la qualité de service et donc à la responsabilité des armateurs par exemple sur des questions de terminaison de voyage, de pénalités en cas de retard ou encore en matière de détention de conteneur… ».
L’AUTF encourage les chargeurs à structurer leurs appels d’offres en s’appuyant sur des cahiers des charges précis, d’autant plus que « les Nouvelles règles de Rotterdam, signées en ce mois de septembre et appelées (si elles sont ratifiées) à régir le droit maritime du XXIe siècle, pourraient donner à la liberté contractuelle une dimension encore jamais atteinte (notamment avec la résurgence des clauses de non responsabilité) qui, laissée à la seule disposition des transporteurs, constituerait un grave danger pour les chargeurs inexpérimentés »…
Terminons ce tour d’horizon sur une note positive. Les organisateurs de la convention d’affaires Top Transport (Lire p. 60) ressentent de la part de leurs exposants une volonté de “reprendre le taureau par les cornes”, de refaire du business. Certains chargeurs profitent de l’accalmie pour repenser leur stratégie logistique en partenariat avec leur prestataire. Les plus optimistes voudront voir dans ces quelques constatations un petit signal annonciateur d’une reprise plus ou moins proche…
